/ Un texte de Michaël Grégoire
Nadia Hagenimana est médecin spécialiste, ORL et chirurgienne médico-faciale. Mélissa Gattillo est infirmière clinicienne de formation, œuvre en médecine esthétique depuis une douzaine d’années et dirige déjà des entreprises dans le domaine. Rien, sur papier, ne les destinait à créer une application consacrée aux livres. C’est pourtant leur passion commune pour la lecture, et surtout leurs frustrations envers les plateformes existantes, qui les ont conduites à lancer Nōvele, une nouvelle application québécoise qui souhaite placer les émotions du lecteur au cœur de l’expérience.
Les deux entrepreneures se sont d’ailleurs rencontrées bien loin du milieu littéraire. Mélissa donnait une formation à laquelle participait Nadia. Le courant est rapidement passé entre elles, notamment grâce à une certaine passion pour les crayons de couleur, racontent-elles avec un grand sourire. Puis, au fil de leurs échanges, un autre intérêt commun s’est imposé : les livres. « Je lui ai dit : “Hey, on se part-tu un bookclub? C’est sûr qu’on n’est pas toutes seules” », raconte Mélissa Gattillo. De cette idée plutôt simple est éventuellement née une ambition beaucoup plus grande : créer leur propre application de lecture. « On s’est demandé si on ne devait pas se complexifier la vie et lancer une app! », ajoute-t-elle en riant.
Retrouver le plaisir de lire
Pour les deux fondatrices, Nōvele est intimement liée à leur propre retour vers la lecture. Grandes lectrices durant leur adolescence, elles ont graduellement perdu cette habitude au fil des études et de leurs carrières respectives dans le domaine de la santé. Les livres professionnels et les obligations ont pris la place des romans.

La maternité a toutefois créé de nouveaux moments propices à la lecture. Une liseuse à la main pendant une sieste ou au milieu de la nuit, Nadia Hagenimana a retrouvé les univers fantastiques qui l’avaient passionnée plus jeune. « C’est comme le vélo, l’envie de lire. J’ai plus d’obligations maintenant, mais je continuerais à lire jusqu’à 3 heures du matin pour connaître la suite d’un bon livre », raconte-t-elle.
Ce retour à la lecture les confronte toutefois rapidement aux limites des plateformes existantes. Les recommandations sont nombreuses, les listes s’allongent, mais les deux lectrices souhaitent aller plus loin que l’accumulation de titres, de notes et de statistiques.
Elles constatent également que deux personnes peuvent vivre une expérience complètement différente devant le même roman. Un livre cinq étoiles pour Mélissa peut être abandonné en cours de route par Nadia. Ce constat deviendra progressivement l’une des idées fondatrices de Nōvele : la lecture ne se résume pas à déterminer si un livre est bon ou mauvais. « Ce n’est pas d’en parler le problème, c’est de faire une introspection et d’avoir une conversation avec soi-même », explique Mélissa Gattillo.
Se souvenir de ce qu’un livre nous a fait ressentir
Nōvele se présente ainsi davantage comme un journal personnel de lecture que comme un nouveau réseau social consacré aux livres. L’application permet de conserver ses impressions, d’identifier les émotions associées à une œuvre, de créer des listes et éventuellement d’obtenir des recommandations de plus en plus adaptées à son propre parcours de lecteur.
Une philosophie résume bien l’approche des deux entrepreneures. « On ne se souvient pas de tout ce qui s’est dit quand on rencontre quelqu’un, mais on se souvient de ce qu’on a aimé ou de la manière dont on s’est senti », illustre Nadia Hagenimana. Les fondatrices veulent appliquer cette logique aux livres. Plutôt que de simplement accumuler les titres terminés, Nōvele doit permettre de conserver une trace de la relation entretenue avec chacun d’eux. Mélissa va jusqu’à parler d’une forme de « biographie » de ses lectures.
Cette philosophie distingue, selon elles, leur projet de plateformes comme Goodreads ou Fable. Les deux entrepreneures n’excluent pas que certaines fonctions sociales apparaissent éventuellement dans Nōvele, mais elles ne souhaitent pas transformer l’application en un autre réseau social. « Notre but n’est pas d’être comparées à eux parce que ce qu’on fait est différent. On veut donner les outils pour te souvenir de toutes ces lectures, comme ta propre biographie », explique Mélissa Gattillo.
L’application comprend également une section consacrée aux « hidden gems », qui remet de l’avant des ouvrages plus anciens et des classiques correspondant aux genres appréciés par l’utilisateur. Une manière d’éviter que la découverte littéraire soit entièrement dictée par les nouveautés du moment.
Un algorithme qui apprend réellement de ses lectures
La personnalisation constitue également une partie importante du projet. Les fondatrices disent avoir été frustrées par des algorithmes qui continuaient, par exemple, à leur recommander les autres tomes d’une série alors qu’elles n’avaient pas apprécié le premier. « C’est comme si la pensée n’allait pas plus loin et c’est ce qu’on voulait régler avec Nōvele », résume Mélissa Gattillo.
L’application permet déjà d’organiser ses lectures selon plusieurs critères, alors que d’autres fonctionnalités doivent progressivement s’ajouter. Le communiqué de lancement évoque notamment des filtres liés à la trame narrative, aux émotions, aux avertissements de contenu ou encore au niveau de « spice », une échelle utilisée par certains lecteurs pour qualifier l’intensité des scènes romantiques.

Les utilisateurs de Goodreads pourront également importer leurs données afin de ne pas repartir de zéro.
Deux entrepreneures de la santé plongées dans la technologie
L’idée prend véritablement forme à l’été 2025. Le problème : ni Nadia ni Mélissa ne possède d’expérience en développement technologique. « J’étais sur Goodreads, je trouvais qu’il me manquait quelque chose, mais je me disais que j’étais condamnée à rester dessus pour toujours. Mélissa est arrivée avec l’idée et j’ai dit : “OK, on le fait!” Ensuite est venue la question de comment on allait le faire. Les deux, on n’a pas de background tech », raconte Nadia Hagenimana. Cette inexpérience les oblige à apprendre à déléguer. Pour elle, habituée à évoluer dans un univers médical où les décisions doivent être précises et où l’erreur peut avoir des conséquences importantes, cette perte de contrôle représente un apprentissage majeur.
Pour Mélissa, le défi est similaire. « C’est la première fois où je pars une entreprise et que je me sens vulnérable », confie-t-elle. Le lancement d’une version bêta et les commentaires des premiers utilisateurs les ont notamment forcées à accepter que leur produit puisse évoluer publiquement. Et comme dans beaucoup de projets technologiques, les ambitions doivent aussi se mesurer au budget disponible. « En affaires, sky is the limit! Mais je compare Nōvele avec le projet de bâtir une maison. Au début, tout est beau, tu as ton budget, puis un matériau est en retard, les délais changent et tu décides finalement de refaire le balcon », image Mélissa Gattillo. Certaines fonctionnalités ont donc été repoussées. Nōvele est actuellement offerte sur iOS, alors qu’une version Android doit éventuellement suivre.
Une application québécoise qui regarde déjà ailleurs
Derrière l’aventure entrepreneuriale se trouve également une volonté assumée de bâtir une technologie d’ici. Dans un marché dominé par des plateformes américaines, les fondatrices veulent démontrer qu’une entreprise québécoise peut développer un produit destiné à un lectorat beaucoup plus vaste. « Nous aussi, on est capables au Québec de faire quelque chose qui va rayonner dans le monde et qui va encourager aussi localement », affirme Mélissa Gattillo.
La plateforme a d’ailleurs été pensée dès le départ en français et en anglais et pourrait éventuellement être traduite dans d’autres langues. Les fondatrices affirment également que les données des utilisateurs sont conservées sur des serveurs au Québec et que leur modèle d’affaires ne repose pas sur leur vente. Pour elles, l’ambition internationale n’efface donc pas l’identité québécoise du projet. Elle en fait plutôt partie.
Et malgré les budgets, les développeurs, les décisions technologiques et les nombreux nouveaux chapeaux qu’elles doivent porter, les deux entrepreneures reviennent constamment à la raison beaucoup plus simple qui les a poussés à créer Nōvele : leur amour des livres.
Pour découvrir l’application, cliquez ici.

