Au cours des dernières années, les entreprises agroalimentaires ont multiplié les initiatives pour réduire leur empreinte environnementale. Pourtant, lorsqu’il est question des déchets organiques, une réalité demeure : dans bien des cas, l’enfouissement reste encore l’option la plus simple… et la moins coûteuse. C’est précisément cette logique que souhaitent renverser Juliette Gagnon et Marie-Ève Morissette, cofondatrices de Technologies MicroMea.
Depuis Neuville, elles développent une solution de micro-méthanisation qui permettrait aux entreprises de traiter directement leurs matières organiques sur leur propre site afin de produire du biogaz, de réduire leurs coûts de transport et de diminuer leur dépendance au gaz naturel. Leur ambition est grande, mais leur motivation l’est tout autant : utiliser l’ingénierie et la gestion pour accélérer la transition énergétique.

Deux parcours différents
Le chemin des deux entrepreneures semble avoir été tracé pour converger vers un même objectif. Diplômée en génie chimique, Juliette Gagnon s’est très tôt intéressée aux énergies renouvelables. « J’ai fait mes stages dans le domaine de la bioénergie parce que, pour moi, c’était la meilleure façon de combattre les changements climatiques. Environ 75 % des émissions proviennent encore des énergies fossiles. C’est là que je voulais avoir un impact. » Au fil de son baccalauréat, elle observe également une évolution importante chez les étudiants en génie. « Au début de mon parcours, beaucoup rêvaient encore d’aller travailler dans le pétrole. Quatre ans plus tard, on voyait une nouvelle génération qui voulait mettre son expertise au service de l’environnement. » Cette volonté de créer une solution concrète la pousse à poursuivre ses recherches sur la biométhanisation à petite échelle, encouragée par sa directrice de recherche qui reconnaît rapidement sa fibre entrepreneuriale.
De son côté, Marie-Ève Morissette, bientôt CPA, arrive par une voie bien différente. Issue d’une famille de scientifiques, elle réalise rapidement que les grandes décisions environnementales passent souvent par les considérations financières. « Les preneurs de décisions comprennent parfois mieux les chiffres que la science. Je voulais être capable de parler les deux langages. » Son objectif devient alors de contribuer à la transition environnementale en maîtrisant les leviers économiques qui influencent les organisations.
Les deux entrepreneures, qui se connaissent depuis leurs années de volleyball, travaillent d’abord sur un projet de vêtement intelligent destiné aux personnes souffrant d’eczéma. Mais rapidement, leurs ambitions convergent vers la biométhanisation. « Mon cœur était ailleurs », résume Juliette Gagnon.

Repenser la biométhanisation
La biométhanisation n’est pas une technologie nouvelle. Ce qui distingue MicroMea, c’est l’échelle à laquelle elle souhaite l’appliquer. Aujourd’hui, la majorité des matières organiques produites par les entreprises sont transportées vers de grandes installations centralisées. Ce modèle entraîne d’importants coûts logistiques. « Entre 150 $ et 300 $ la tonne peuvent être consacrés uniquement au traitement. Et près de la moitié des coûts d’exploitation d’une usine proviennent du transport », explique Juliette Gagnon. L’idée derrière MicroMea : plutôt que d’envoyer les déchets vers une usine, pourquoi ne pas installer l’usine directement chez le client? Le système prend la forme d’un conteneur industriel capable de traiter les matières organiques sur place. À l’intérieur, une concentration élevée de bactéries accélère naturellement la dégradation de la matière. « Plus il y a de bactéries, plus il y a de « bouches » pour manger la matière organique », illustre Marie-Ève Morissette. Le procédé permet de réduire considérablement le volume des déchets tout en produisant du biogaz pouvant être réinjecté directement dans les chaudières industrielles. « C’est un peu comme une voiture hybride. Lorsque notre gaz est disponible, il remplace automatiquement une partie du gaz naturel consommé par le bâtiment. » Selon les fondatrices, cette substitution pourrait représenter de 5 % à 20 % de la consommation énergétique d’un bâtiment industriel.
Une approche différente
Au-delà de son format compact, MicroMea affirme avoir développé plusieurs innovations qui la distinguent des procédés existants. L’une d’elles consiste notamment à traiter les matières solides directement dans le procédé. « Nous solubilisons aussi les solides. C’est ce qui nous rend uniques sur le marché », affirme Juliette Gagnon. Cette approche permettrait notamment de traiter certaines matières sans avoir recours aux étapes de prétraitement habituellement nécessaires dans les grandes installations.
L’entreprise cible d’abord les transformateurs agroalimentaires, dont les résidus présentent généralement une composition stable. « Lorsqu’une usine produit toujours le même type de résidus, avec un volume constant, c’est exactement le contexte dans lequel notre solution est la plus performante », explique Marie-Ève Morissette. À plus long terme, les municipalités pourraient également représenter un marché important.

Entre la recherche et l’entreprise
Comme plusieurs jeunes entreprises issues de la recherche universitaire, MicroMea évolue actuellement entre deux mondes. L’entreprise poursuit ses travaux de développement tout en préparant sa commercialisation. Une déclaration d’invention a déjà été acceptée et un brevet est en préparation. Les fondatrices estiment que la première unité commerciale représentera un investissement d’environ un million de dollars.
Au-delà de la technologie, le plus grand défi demeure parfois… de choisir la bonne stratégie. Après avoir remporté plusieurs concours et obtenu différentes reconnaissances dès leurs premiers mois, les deux entrepreneures ont dû ralentir. « Pendant un moment, tout le monde nous donnait un biscuit. C’était difficile de savoir lequel était le bon », raconte en riant Juliette Gagnon. Certains leur recommandent de poursuivre exclusivement leurs recherches à l’Université Laval. D’autres les encouragent à quitter rapidement le milieu universitaire afin de lever des capitaux de risque et accélérer leur croissance. « Notre objectif n’est pas de faire croître l’entreprise le plus vite possible pour la vendre ensuite. Nous voulons construire quelque chose qui aura un véritable impact. Cette mission nous aide à prendre les bonnes décisions », explique Marie-Ève Morissette.
Bâtir une solution… et ouvrir la voie
Malgré les défis, les deux entrepreneures demeurent convaincues que leur technologie peut répondre à un besoin réel. Leur modèle d’affaires ne repose d’ailleurs pas sur les subventions. « Nous allons utiliser les programmes existants pour dérisquer la première unité, mais notre objectif est d’être rentables par nous-mêmes dès le départ », précise Marie-Ève Morissette. Pour elles, l’entrepreneuriat dépasse largement la création d’une entreprise. Il s’agit aussi de démontrer qu’il est possible de transformer des années de recherche universitaire en innovations concrètes, capables de créer de la valeur économique tout en contribuant à la transition énergétique. « Nous avons une idée qui peut aider le Québec, le Canada et, éventuellement, bien davantage. Ce n’est pas toujours facile, mais si nous pouvons ouvrir la voie à d’autres innovations issues de la recherche, nous aurons déjà accompli quelque chose d’important. »
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/ Cette entrevue est rendue possible grâce à ce formidable partenariat entre Collab&Co et 2 Degrés, incubateur spécialisé en technologies propres basé à Québec, afin de mettre en lumière ces projets et ces entrepreneur(e)s qui sont l’avenir de notre écosystème entrepreneurial.
Un sincère merci à toute l’équipe!


