Face à face avec Sarah-Pascale Demers-Dussault
Chaque année, au Canada, près de 500 millions de kilogrammes de textiles sont jetés, et environ 85 % finissent à l’enfouissement. Au Québec seulement, plus de 170 000 tonnes de déchets textiles post-consommation sont générées annuellement, dont la grande majorité est enfouie ou incinérée. Ces chiffres traduisent une réalité bien ancrée : l’industrie du textile fonctionne encore selon une logique linéaire, où l’on produit, consomme et jette, sans véritable boucle de valorisation.
Dans ce contexte, certaines entrepreneures choisissent de regarder ces matières autrement. C’est le cas de Sarah-Pascale Demers-Dussault, fondatrice de Fibrã, qui s’attaque à un angle encore peu exploité au Québec en transformant les déchets textiles en matériaux haut de gamme destinés au design et à l’architecture.
Rien ne prédestinait pourtant Sarah-Pascale Demers-Dussault à évoluer dans l’économie circulaire. Son parcours est marqué par une curiosité constante et un besoin presque instinctif d’agir. Dès ses études, elle multiplie les implications, les projets et les expériences, sans chercher à s’enfermer dans une trajectoire précise. « J’ai toujours été une personne hyper impliquée, qui veut avoir un impact et faire avancer les choses […]», explique-t-elle. Cette énergie se manifeste dans toutes les sphères de sa vie, que ce soit dans le sport, les comités étudiants ou ses expériences à l’étranger. « J’ai vraiment de la difficulté à m’arrêter, avec le cerveau toujours en ébullition! » Cette agitation intellectuelle, loin d’être un frein, deviendra progressivement une force structurante.

Vouloir tout explorer… peut mener loin
À l’université, elle ne suit pas une voie toute tracée. Ce sont plutôt les expériences vécues en parallèle qui façonnent sa vision du monde et des affaires. « Ce qui m’a vraiment transformée sont mes voyages. Ma curiosité envers le monde m’a amenée à explorer plein de choses ». Cette ouverture la conduit vers des environnements professionnels où elle apprend concrètement le fonctionnement des organisations. Chez Premier Tech, elle découvre le monde de l’événementiel, la planification stratégique ainsi que les marchés internationaux. Puis, chez Nexapp, en pleine accélération numérique liée à la pandémie, elle occupe un poste comme responsable expérience client puis aux ventes et développement des affaires. « Ça a vraiment changé ma perception de la vente. Ça m’a donné une approche très axée sur le marché et sur le besoin réel du client ». Cette étape marque un tournant important. Elle apprend à valider avant de construire, à écouter avant de produire. « En développement, on nous invite souvent à aller sonder l’intérêt des usagers et des clients et à le faire de manière itérative ». Cette logique deviendra centrale dans son approche entrepreneuriale.
Le véritable point de bascule ne vient toutefois pas d’un plan d’affaires, mais d’une prise de conscience plus large. En observant les habitudes de consommation, elle réalise l’ampleur du gaspillage textile et la distance grandissante entre les objets que l’on consomme et leur fin de vie. « Je voyais la quantité de vêtements qui est consommée chaque jour, puis jetée et je voyais notre déconnexion aux déchets ». L’industrie textile, aujourd’hui parmi les plus polluantes au monde, génère des volumes considérables de déchets, dont une part importante est exportée vers des pays émergents ou simplement enfouies. Pourtant, ces matières conservent un potentiel immense. « Le monde de la mode génère plein de déchets à traiter». Ce constat devient un point d’ancrage. Là où plusieurs voient une fin de cycle, elle entrevoit un début.
En explorant les solutions existantes, elle découvre que certaines entreprises européennes ont déjà amorcé ce virage. « Ça existe ailleurs dans le monde. Ici, il y a un vide », constate-t-elle. Ce décalage entre les marchés devient une opportunité. Au Québec, bien que certaines initiatives de récupération soient en place, la transformation des textiles résiduels est souvent à faible valeur ajoutée et les débouchés limités au rembourrage et aux chiffons industriels. Il existe donc un espace à occuper, à structurer et à développer.

Transformer nos déchets textiles en matière noble
C’est dans cette brèche que s’inscrit Fibrã. L’entreprise ne se contente pas de recycler. Elle cherche à redéfinir la perception même des matériaux et à leur redonner une valeur symbolique, presque émotionnelle. « Naturellement, la fibre du tissu donne un rendu magnifique. Ça raconte une histoire, comme la beauté naturelle de la pierre », explique Sarah-Pascale Demers-Dussault. Dans cette approche, la matière n’est plus seulement fonctionnelle, elle devient narrative. « Ma vision est de redéfinir la beauté naturelle du matériau. À l’ère des enjeux environnementaux, la noblesse devrait venir de la capacité d’un matériau à se transformer… et de la beauté de son histoire ».
Cette réflexion dépasse largement le produit lui-même. Elle touche à notre rapport à la valeur. « Je veux redéfinir ce qu’est un matériau noble et je sais qu’on peut faire beaucoup avec nos matières résiduelles ».
Valider l’intérêt du marché avant de se lancer
Fidèle à son approche, Sarah-Pascale Demers-Dussault choisit toutefois de ne pas brûler les étapes. Avant de produire localement, elle teste le marché en important des matériaux et en les présentant à des professionnels du design. La réaction est immédiate. « La réponse a été super favorable ». Elle pousse l’expérience plus loin en participant comme exposante au Interior Design Show, un événement clé dans l’industrie. En quelques semaines, elle met en place une présence complète, développe un positionnement et valide l’intérêt du marché. « On avait deux mois […] mais on l’a fait! ». L’accueil dépasse ses attentes. « Les produits ont suscité beaucoup d’intérêt, de la curiosité et de l’interrogation et je crois qu’on a pu se démarquer ! ». Mais au-delà de l’enthousiasme, une donnée reste essentielle pour elle : la capacité du marché à payer pour ce type de produit.
Pour répondre à cet enjeu, elle adopte une stratégie d’entrée pragmatique en distribuant des produits issus de textiles recyclés. Cette approche lui permet de bâtir un réseau, de comprendre les besoins des clients et de se positionner rapidement dans l’écosystème. « C’est une porte plus facile à ouvrir et nous avons de l’avance sur le marché ». En parallèle, elle prépare la suite. L’objectif est clair : développer une capacité locale de transformation et structurer une chaîne de valeur québécoise.

De l’idée à la R&D
À terme, Fibrã ne veut pas simplement vendre des matériaux. L’entreprise souhaite devenir un acteur central de la recherche, du développement et de l’innovation dans le recyclage textile. « On veut que l’innovation soit au coeur de l’entreprise ». Dans un contexte où le marché du recyclage textile est appelé à croître de manière significative au cours des prochaines années, cette ambition s’inscrit dans une dynamique plus large de transformation industrielle. Mais au-delà des projections économiques, c’est une vision qui guide le projet. « La croissance d’une entreprise doit être proportionnelle à l’impact qu’elle a dans son milieu ».
Ce que propose Fibrã dépasse ainsi la simple innovation matérielle. Il s’agit d’un changement de regard. Dans un monde où une immense proportion des textiles pourrait être revalorisée, mais ne l’est pas, la question devient culturelle autant que technique. Qu’est-ce qu’un déchet? Qu’est-ce qui mérite d’être conservé? Et comment redonner de la valeur à ce que l’on considérait comme perdu? À travers son approche, Sarah-Pascale Demers-Dussault ne cherche pas seulement à répondre à ces questions. Elle tente de redéfinir les règles du jeu.
Pour suivre les actualités de l’entreprise : https://www.fibra.design/
/ Cette entrevue est rendue possible grâce à ce formidable partenariat entre Collab&Co et 2 Degrés, incubateur spécialisé en technologies propres basé à Québec, afin de mettre en lumière ces projets et ces entrepreneur(e)s qui sont l’avenir de notre écosystème entrepreneurial.
Un sincère merci à toute l’équipe!


