C’est une question simple, presque évidente, mais qui cache en réalité une transformation beaucoup plus profonde du monde professionnel. Depuis quelques années, de plus en plus de secteurs vivent une remise en question de leurs structures traditionnelles. Le droit n’y échappe pas. Et c’est précisément dans cet espace de tension entre tradition et évolution qu’est né Collectif Nord.
Derrière cette initiative, deux parcours distincts, mais convergents. Ceux de Jean-Sébastien Rodriguez et de Marieve Baril, qui ont tous deux évolué dans des environnements exigeants, structurés, performants, mais qui, à un certain moment, ne répondaient plus entièrement à leurs aspirations. Avant même de parler d’entrepreneuriat, leur réflexion part d’un constat terrain : les modèles en place fonctionnent, mais ils ne sont plus adaptés à toutes les réalités. Ni à celles des professionnels. Ni à celles des entreprises.
Comprendre les limites du système
Le parcours de Jean-Sébastien Rodriguez illustre bien cette prise de conscience progressive. Comme plusieurs avocats, il débute en cabinet, un environnement reconnu pour sa rigueur, son exigence et sa capacité à former des professionnels solides. Mais rapidement, il réalise que cette pratique, bien que stimulante intellectuellement, limite l’exposition à l’ensemble du cycle décisionnel.
« En cabinet, tu assistes tes clients dans un dossier pointu. C’est rare que tu puisses vivre un projet de A à Z. » Cette spécialisation, qui constitue une force du modèle, devient aussi une contrainte. Elle éloigne l’avocat de la stratégie globale, de la vision d’ensemble, du “pourquoi” derrière les décisions. Son passage en entreprise vient compléter cette perspective. Il y découvre un autre rythme, une autre posture, une autre manière de contribuer. Il ne s’agit plus seulement de répondre à une question juridique, mais de participer activement à la croissance, à l’évolution et à la structuration de l’organisation.
Pourtant, même dans ce contexte, quelque chose résiste. « J’ai toujours senti que j’avais un côté entrepreneurial fort et cela fonctionnait moins avec le cadre d’un cabinet d’avocat. » Ce tiraillement entre cadre et liberté, entre expertise et impact, devient central dans sa réflexion.

Une réalité qui ne cadre plus
Du côté de Marieve Baril, la remise en question s’inscrit dans un autre moment de vie, mais elle mène à une conclusion similaire. Après un passage en litige, elle réalise que le modèle ne correspond plus à ses aspirations, notamment à la suite de ses congés de maternité. « Après mon deuxième congé de maternité, je savais que le litige ne correspondait plus à ce que je voulais. » Cette réflexion dépasse rapidement le cadre individuel. Elle met en lumière une réalité plus large, vécue par plusieurs professionnels, particulièrement dans des milieux où la performance est mesurée en heures facturables. « Les mamans d’aujourd’hui veulent être impliquées dans leur famille, mais ne veulent pas sacrifier leur carrière. »
Ce constat révèle une tension de plus en plus présente dans le marché du travail. D’un côté, des modèles hérités, rigides, structurés autour de la performance individuelle. De l’autre, une nouvelle génération qui cherche davantage de flexibilité, d’autonomie et de sens.
C’est dans cet espace que les deux trajectoires se croisent. Et que l’idée prend forme.
« On s’est dit : c’est dommage de devoir choisir entre avoir sa clientèle et être au cœur des projets. » Ce qui aurait pu rester une discussion devient rapidement une décision. Quitter un cadre sécurisant pour créer quelque chose de nouveau. Une troisième voie, entre le cabinet et l’entreprise. « On était juste tous les deux. Cela naissait de deux besoins : offrir une troisième voie aux professionnels du droit, mais aussi donner aux entreprises un accès à ces talents. » L’intuition est simple, mais puissante : rapprocher l’expertise des lieux de décision. Au lieu de faire venir le client vers l’expert, faire entrer l’expert dans l’entreprise.

Changer la dynamique d’utilisation de l’expertise
Ce déplacement, en apparence logistique, change en réalité toute la dynamique.
Dans le modèle traditionnel, l’avocat est souvent perçu comme une ressource coûteuse, mobilisée uniquement en cas de besoin précis. « Le droit est difficile à vendre. Tu appelles ton avocat le moins souvent possible parce qu’il coûte cher. » Cette perception limite l’accès à l’expertise. Elle freine les échanges. Elle réduit le rôle de l’avocat à des interventions ponctuelles.
En intégrant un professionnel directement dans l’organisation, même à temps partiel, cette logique disparaît. « Si ton avocat est dans ton entreprise, tu vas t’en servir plus. Donc, tu vas grandir plus vite. » L’expert devient alors un partenaire du quotidien. Il comprend les enjeux, anticipe les besoins, contribue aux décisions.
Penser au-delà du droit
Rapidement, Jean-Sébastien Rodriguez réalise que le véritable levier ne réside pas uniquement dans le droit. « Si je voulais amener l’entreprise là où je voulais aller, je ne pouvais pas le faire uniquement avec du droit. » Les enjeux d’une entreprise sont multidimensionnels. Croissance, financement, marketing, ressources humaines, structure organisationnelle. Chaque décision a des impacts croisés. Le modèle évolue donc naturellement vers une approche multidisciplinaire. L’idée n’est plus seulement d’intégrer un avocat, mais de recréer un véritable comité de direction, accessible, flexible et adapté à la réalité des PME. « Seul, on va plus vite. Ensemble, on va plus loin. »
Cela dit, comme toute innovation, Collectif Nord suscite des réactions contrastées. Certaines entreprises restent attachées aux modèles traditionnels, doutent de la pertinence de l’approche ou sous-estiment leurs besoins. « Certains nous disaient : ça ne marchera pas. » Mais du côté des professionnels, la réponse est immédiate. « Les avocats nous disaient : wow, est-ce que je peux embarquer? »
Ce déséquilibre est révélateur. Il montre que le changement est déjà amorcé du côté de l’offre, mais qu’il reste encore à être pleinement compris du côté de la demande.

Redéfinir le rôle de l’expert
Au cœur du modèle, il y a une transformation plus profonde : celle du rôle même de l’expert.
Un avocat ne se limite plus à valider des documents. Il devient un acteur stratégique, impliqué dans les décisions, présent dans les discussions, connecté à la réalité de l’entreprise. « Les gens ne réalisent pas à quel point un avocat peut être utile dans plusieurs facettes de l’entreprise. » Cette proximité permet aussi d’aller au-delà de ce qui est formulé explicitement. « Il faut comprendre ce qu’on ne nous dit pas pour recommander les bonnes avenues. » C’est là que la valeur se crée réellement. Dans cette capacité à lire entre les lignes, à anticiper, à accompagner.
Au-delà de Collectif Nord, c’est toute une transformation du travail qui se dessine. Les professionnels cherchent plus de liberté, mais sans sacrifier la stabilité. Les entreprises veulent plus d’expertise, mais sans rigidité. Le modèle du comité de direction fractionné vient répondre à ces deux réalités. Il permet d’accéder à des talents de haut niveau, sans les contraintes d’embauche, tout en offrant aux professionnels un cadre structuré, mais flexible.
Et la suite?
Pour Jean-Sébastien Rodriguez et Marieve Baril, l’objectif est maintenant clair : continuer à développer ce modèle et à le déployer à plus grande échelle. Pas simplement comme une offre de services, mais comme une nouvelle manière de penser l’organisation du travail.
Dans un contexte où les entreprises doivent évoluer rapidement, prendre des décisions complexes et s’adapter en continu, ce type d’approche pourrait bien s’imposer comme une nouvelle norme. Et au fond, tout part d’une intuition simple, mais puissante :
les entreprises n’ont pas seulement besoin d’expertise. Elles ont besoin d’être bien entourées.
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